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Back In Black


Dans la nuit du 5 Octobre 1980, sur la route, entre deux shows à Milwaukee et et Madison Wisconsin, j’ai perdu 50 dollars en jouant au poker avec AC/DC  dans le bus de leur tournée. Pour un journaliste indépendant comme moi, ne vivant que par des boulots occasionnels, ceci représentait une sacrée somme d’argent. Pour AC/DC, que ce soir le batteur Phill Rudd, le bassiste Cliff Williams, le chanteur Brian Johnson ou les deux frères guitaristes fondateurs du groupe que sont Angus et Malcolm Young, c’était une misère.

Huit jours plus tard, le 13 Octobre, le sixième album d’AC/DC paru aux USA, Back in Black était certifié disque de platine. Paru au mois de Juillet, il s’agissait ici pour le groupe de leur premier album atteignant des chiffres de vente dépassant le million d’exemplaires aux Etats-Unis. Au mois de Novembre, un single extrait de l’album ayant pour titre « You shook me (all night long) se plaça à la 35ème place du Billboard’s Hot 100 Charts. La meilleure place rencontrée par un morceau du groupe à l’époque, et ce, depuis qu’ils avaient réellement commencé leur carrière en 1976. L’Angleterre, l’Europe, et leur Australie d’adoption (là où ils avaient essuyé les plâtres en 1973) savaient ce qu’était AC/DC et son boogie de mauvais garçon. Back in Black a offert à AC/DC la même image, la même notoriété aux Etats-Unis.

En 1984, Back in Black avait atteint des chiffres records de vente atteignant les 5 millions de copies rien qu’aux Etats-Unis. A ce jour (2003), ces chiffres frôlent les 19 millions d’unités vendues. Officiellement, Back in Black est l’un des albums de Rock les plus vendus au travers du monde. Mais en Octobre 1980, ce triomphe était encore tout neuf. La nuit où j’ai perdu mes 50 dollars, au Milwaukee Auditorium, 6100 fans vêtus de tee-shirt et autres produits à l’effigie du groupe attestèrent déjà de la notoriété d’AC/DC. « Ils (les fans) ont cette loyauté intacte » déclara Brian à propose de ces fans le lendemain au Madison. « Les kids ne veulent pas uniquement venir au concert, ils veulent faire partie intégrante du show. Ils veulent un tee-shirt soulignant qu’ils aiment AC/DC et qu’ils se battront avec n’importe qui pensant d’une manière différente. » En 1980, après avoir presque tout perdu, AC/DC venait de gagner la guerre contre son propre destin.

L’histoire de Back in Black commence par la fin d’une vie. En effet, en Février 1980, le 19, Bon Scott, chanteur et parolier du groupe depuis 1974, l’image du groupe par ses tatouages, sa dégaine de voyou et son air menaçant, était retrouvé mort à Londres, à l’arrière d’une voiture à l’intérieur de laquelle il avait passé la nuit après une soirée bien arrosée. Bon Scott venait de trouver la mort en s’étouffant avec son propre vomit. Il avait 33 ans. Bon Scott était aussi le cœur d’AC/DC. Comme les frères Young, dont la famille avait émigré de Glasgow à Sydney au début des années 1960, Ronald Belford Scott était d’origine écossaise (d’une ville ayant pour nom Kirriemuir) . Il avait grandi sous le bleu du ciel australien, d’abord à Melbourne, puis ensuite sur la côte Est à Fremantle, non loin de Perth. Il avait déjà rencontré le succès en jouant dans divers groupes australiens dans les années 1960. Groupes hippies ou pop comme les Valentines ou les Fraternity, et ce, avant de voir AC/DC pour la première fois à Adélaïde au mois d’Août 1974. A cette époque, le groupe avait pour chanteur un type au nom de Dave Evans. En Septembre de la même année, Bon s’empara du micro au sein du groupe alors que Malcolm assurait la rythmique et Angus animait le groupe par ses facéties sur scène. Un savant et judicieux mélange de contrastes. Le tout agrémenté par la venue du batteur Phill Rudd en en Janvier 1975 et le bassiste anglais Cliff Williams à l’été 1977. Formule qui allait avoir son pesant d’or jusqu’à l’album mythique qu’est Highway to Hell paru en 1979.

« J’étais triste pour Bon » me déclara Angus un jour de 1980. « Pas uniquement pour le groupe, mais pour lui. Nous étions toujours avec Bon. Nous en avions appris sur lui, nous l’avons vu vivre bien plus que sa famille ». Mais Angus et Malcolm, qui étaient en plein phase de composition lors de la tragédie, décidèrent de continuer le travail après la disparition de Bon . « Je n’allais pas rester là, à ruminer toutes ces années passées, à laisser tomber tout le travail accompli jusque là «  expliqua Malcolm, « Alors, j’ai téléphoné à Angus, lui demandant s’il voulait que nous répétions tous les deux » C’était deux jours après les funérailles de Bon. Le 8 Avril, AC/DC annonçait qu’ils avaient un nouveau chanteur en la personne de Brian Johnson.

Brian Johnson, un fils d’ouvrier écossais de Newcastle officiait dans un groupe du nom de Geordie . Groupe qui avait rencontré un succès d’estime avec quelques titres. Bon Scott avait déjà vu Brian sur scène avec Geordie et en avait été pour le moins impresionné de la prestation vocale du type. Pour les frères Young, c’était l’évidence même, « Si Bon l’avait aimé, c’est qu’il devait être bon ! Qui plus est, ajoute Angus, lorsque l’on sait que Bon n’aimait pas grand monde ! »

BRIAN Johnson travaillait dans une fabrique de voitures anglaises lorsqu’il fut contacté par le groupe. Il passa une audition à Londres dans le studio de répétition d’AC/DC. Audition basée sur le morceau « Nutbush City Limits » de Ike et Tina Turner et « Whole lotta Rosie » un classique de la période Bon Scott extrait de l’album « Let there Be Rock » paru en 1977.

A la mi-avril, AC/DC débarqua au Compass Point Studios des Bahamas, mais sans la moindre attitude prétentieuse. Cependant, à l’aéroport de Nassau, un inspecteur des douanes voulu s’emparer de la guitare de Malcolm, celui-ci l’envoya balader et d’aller voir ailleurs s’il y était. Heureusement, une tierce personne régla l’affaire. « Nous venons ici pour enregistrer un album et vous voulez nous envoyer en prison ! »

Les six semaines suivantes furent consacrées au travail. Le producteur Roberts John Mutt Lange, qui avait déjà activement participé au succès d’Highway to Hell et qui était en passe de devenir l’un des maîtres incontestés dans le monde de la production, savait déjà la manière qu’il allait adopter pour faire éclore la puissance musicale d’AC/DC. « Avec AC/DC, vous avez juste Malcolm d’un côté et Angus de l’autre «  me disa-t-il en 1987. Il ajouta, « ces types là sont maîtres dans l’art de jouer un rock à tempo medium bourré de puissance ». Basiquement, AC/DC est un groupe est un groupe de Blues avec des relents de heavy metal, des soupçons de Rock&Blues et des guitares saturées. Très peu de réenregistrements et une attention particulière à certains détails susceptibles d’être reproduits sur scène. La tâche de Lange était de clarifier tout ceci, de le mettre en forme et surtout de préserver la rage animale propre au groupe.

Back in Black était, et est toujours, une merveille du Rock&Roll où se mélangent avec une synchronisation parfaite, un nouveau chanteur dynamique, la finesse de la fougue des frères Young et une production des plus subtiles. Pas besoin de qualificatifs et superlatifs supplémentaires ! Le Monde du Heavy Metal connaît tous les classiques de cet album par cœur ! Que ce soit « Hell’s Bells » et son introduction lugubre, la complainte qu’est « Let me put my love into you » ou bien encore le très remuant « What do you do for money honey ». Sans oublier le pied de nez que fait Brian à toutes les critiques assenées au groupe avec « Rock&Roll ain’t a noise pollution ». AC/DC sur scène ou sur disque, c’est le savant mélange de l’échange entre le groupe et l’auditeur.

Back in Black est un hommage silencieux à Bon ! Que ce soit par cette pochette totalement noire ou par le lettrage du logo du groupe. Lettres en relief et d’une calligraphie semblable à celle des pierres tombales. Aucune indication, aucun hommage écrit, pas même le nom de Bon mentionné, mais le plus bel hommage que le groupe a pu rendre à son chanteur disparu est tout simplement de proposer ici une détermination suprême à jouer du Rock ! »

« Il y a des gens qui attendent un groupe de rock honnête et sincère » me déclarait Bon en décembre1978 lorsque je l’avais interviewé pour le magazine Circus. Bon ne verra pas les millions de fans rejoindre la communauté AC/DC après la parution de Back in Black, mais il savait que ceux-ci viendraient tôt ou tard. Et comme Angus me disait lors de cette tournée de 1980 « Je suis sûr que si cette tragédie était arrivée à l’un des autres membres du groupe, Bon aurait fait exactement comme nous ».