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Brian et Angus, pendant la tournée Flick Of The Switch aux Etats-Unis (Best n°186, Janvier 1984)

Interview de Brian et d'Angus par Youri Lenquette, Best n° 186, janvier 1984. Réalisé le 24 novembre 1983 à Miami, USA. Un Brian et un Angus à cœur ouvert, bavards, drôles et souvent assez intimes. Bonne lecture. Sydney76.

Contexte : Le groupe tourne depuis octobre 83 au Canada puis au States, dans le cadre du « Flick of the Switch Tour » (album éponyme sorti le 15 août aux USA, le 19 en Europe et le 23 en Australie). Simon Wright est officiellement le nouveau batteur depuis juillet. 

Brian fait son entrée dans le bar, accompagné d'un garde du corps plus qu'imposant…

Best : La présence d'un garde du corps auprès des membres du groupe s'impose t'elle ?
Brian Johnson (Brian) : Il n'est pas vraiment là pour nous surveiller nous. Avant chaque concert, c'est lui qui va voir les gens des services de sécurité locaux et qui leur explique les consignes. Entre autre, celle qui dit que la première qu'on voit tabasser un môme se fera jeter. Si on voit de la scène un videur frapper un kid, on le montre à John. Et celui-là il en fait son affaire.

Brian commande une assiette de cacahuète.

Brian Johnson : La bouffe française me manque, là cela va bientôt faire 3 mois que l'on tourne ici, on se tape toutes les grandes arènes du pays.

Tu aimes bien jouer dans ces arènes immenses ?
Brian : Celles des States oui, elles sont bien foutues. Où que tu sois, tu arrives à voir. En Europe par contre elles craignent, le plus souvent elles sont plates. Les kids ne voient rien. Au concert du Bourget à Paris, je suis sûr que tous ceux qui étaient sur le côté ne pouvaient rien capter de ce qui se passait sur scène. Ca devait bien faire trois ou quatre mille personnes. Je pense que la moindre des choses dans ces cas là serait que le ticket pour ces places là soit à moitié prix.

Ça vous arrive encore de jouer dans des clubs ?
Brian : De temps en temps, la dernière fois qu'on l'a fait c'était à Agora au Texas (1) , on a appelé le patron la veille pour le prévenir qu'on allait jouer dans sa boîte. Mais jusqu'à ce qu'on arrive, il a cru que c'était un bobard. C'était bien fun.

Brian me demande comment vont la France et Trust en particulier.

Brian : J'aime bien Bernie, c'est un type honnête. Un gentleman. J'ai l'impression qu'il se bat vraiment pour qu'un groupe français soit reconnu sur la scène internationale.

Une différence entre le public US et celui du reste du monde ?
Brian : Non pas vraiment, c'est un peu la même chose partout où l'on va. Disons qu'aux States, les mômes ont l'air d'avoir plus de fric. En Europe, les gens viennent au concert à pied ou en bus pour la majorité. Ici, ils ont la voiture de Papa avec les packs de bière à l'arrière. Mais en dehors de cela, notre public se comporte un peu pareil dans tous les coins.

Jamais eu peur de te faire descendre ? Jagger a raconté un jour que s'il courrait autant sur scène c'est pour éviter qu'on puisse le viser.
Brian : Je n'ai jamais entendu parler d'histoires de flingues à nos concerts. De temps en temps, il y a bien un taré qui sort un couteau mais… Enfin disons que c'est quand même au fond de ma tête qu'il peut y avoir là, dans la foule, quelqu'un qui soit dérangé. Cela dit je ne crois définitivement pas que je sois l'homme le plus important du rock'n roll ! Il y a d'autres noms sur la liste avant moi. Ah ! Ah ! Ah ! Ce qui m'énerve, ce sont tous ces maniaques religieux. Tous ceux qui viennent distribuer des tracts à l'entrée des concerts pour expliquer aux kids que nous sommes un groupe dévoué au démon.

Pourquoi, à cause de vos chansons ? « Highway to Hell » et tout ça ?
Brian : Non même pas, à cause du nom. Tiens-toi bien. Pour eux AC/DC veut dire Anti Christ / Devil Children ou bien After Christ / Devil Comes. Faut quand bien être baisé de la tête pour aller chercher des trucs pareils. On a eu droit aussi à ceux qui découvrent des phrases cachées en passant les disques à l'envers. Non mais tu imagines un peu ? C'est physiquement impossible. Se mettre en studio et se dire « Bon allons-y, essayons de trouver un truc qui joué à l'envers va vouloir dire autre chose ». Ces mecs sont malades.

Il attrape le numéro de Best que j'ai apporté avec moi, avec Iron Maiden en couverture.

Brian : Regarde ça, ben eux ils ont moins de problèmes que nous Ah ! Ah ! C'est excellent ce truc, le cerveau plein de sang. On dirait un ballon de foot ! Et la hache Ah Ah !

Et ce changement de batteur ?
Brian : On était aux Bahamas. On venait de finir l'album quand Phil nous a dit que c'était fini pour lui. Il pouvait plus continuer. On l'a bien pris. C'est compréhensible, cela faisait neuf ans qu'il n'arrêtait pas. Il en a eu marre. Il a une belle maison à Melbourne. Un yacht. Il aime aller à la pêche. Il est plus heureux comme cela. Il n'y a rien de traumatique dans cette histoire. Pour le remplacer, on a mis une annonce dans les journaux musicaux anglais. « Cherche batteur rock ». Sans préciser pour qui. Plein de gens sont venus. Certains déjà connus. Mais Simon était de loin le meilleur, Et puis, il avait l'air d'être un mec cool. Dans un groupe, cela compte au moins autant que les capacités techniques.

Tu habites toujours Newcastle ?
Brian : Oui, mais je n'y ai pas mis les pieds depuis dix mois. J'ai pas mal traîné à Hawaï. Ici à Miami aussi.

T'as pas une famille ?
Brian : Si, mais je ne les vois jamais.

Il reste pensif.

Brian : Peut être un jour je reviendrai. Tu sais être dans un groupe, c'est un peu comme être un joueur de foot. Tu fais du pognon pendant un moment et puis cela s ‘arrête d'un coup. C'est pour cela que je me suis acheté un studio à Newcastle. Cela me permettra de rester en contact avec le monde de la musique. Kajagoogoo, Richie Havens, les Animals, Lindisfarne, pas mal de gens a enregistré là. Il y a un bon gros son rock.

Arrivée d'Angus, qui commande un thé. Café pour Brian et moi.

Cela ne t'ennuie pas de traverser toutes ces villes sans avoir jamais rien en voir ?
Angus : Tu sais, je n'ai pas vraiment une âme de touriste…

Point final sur la question. Je me rabats en catastrophe sur un terrain plus musical, après m'être rendu compte que pour la première fois avec le dernier album, ils se sont produits eux-mêmes.

Angus : Oui. Je pense qu'au bout de dix albums on a quand même réussi à comprendre comment fonctionnait un studio. De toute façon, on a toujours eu voix au chapitre en matière de production. Mutt Lange, notre producteur précédent, n'avait jamais travaillé avec un groupe de rock avant nous. On lui a appris des trucs qu'il ne connaissait pas.

Sans quelqu'un pour vous diriger, vous ne vous disputez pas en matière de choix ?

Angus : Si si, Hin ! Hin ! Mais c'est mieux. Je crois que toutes les critiques sont utiles. Si quelqu'un trouve que quelque chose ne va pas, c'est qu'il y a forcément une raison quelque part. Cela te permet de trouver quoi. Corriger ou au contraire de convaincre, que non, ton idée de départ était bien la bonne.

Pourquoi depuis «  Highway to Hell », les photos du groupe n'apparaissent plus sur les pochettes ?
Angus : Parce que nous ne sommes plus assez jeunes et beaux pour cela ! Ah ! Ah ! En réalité on n'est pas trop conscient de ce genre de problèmes. Ce qui nous intéresse, c'est ce qu'il y a sur le vinyle. Ce qu'il y a dans la pochette. Je crois malgré tout que c'est la raison principale pour laquelle les gens achètent un disque. Enfin j'espère !

Et vous sujets d'inspiration ?
Brian : J'écris des mots et des paroles quand cela me vient. Il y en a quelque fois des pages et j'en tirerai peut être que deux lignes. Cela peut venir de n'importe quoi. D'une conversation avec un chauffeur de taxi ou d'une discussion avec un kid après un concert.

Angus : Sinon, s'il est vraiment à court, il va jusqu'aux chiottes les plus proches pour recopier les graffitis sur les murs. Ah ! Ah !

Je branche Angus sur sa première guitare.

Angus : C'était une petite acoustique que m'avait offerte ma mère. Je dormais carrément avec. Je l'ai cassé assez vite.

le jour où tu as voulu te prendre pour Pete Townshend ?
Angus : Non elle est bêtement tombée contre un mur. J'ai toujours gardé les morceaux. Du coup, ma mère m'a dit qu'il fallait que je continue à en jouer comme cela. Ah ! Ah ! Depuis je n'arrête pas d'avoir des guitares qui s'écroulent !

Tu ne joues que sur Gibson SG, il y a une raison particulière ?
Angus : C'est celle que je préfère. Un jour, je suis entré dans un magasin. J'ai essayé toutes celles qui me semblaient bonnes et avec la SG ça été magique. En plus, j'ai de petites mains, le manche est facile à jouer. C'est une guitare très délicate.

Ton frère est abonné aux Gretsch.
Angus : Oui, il aime bien les sons crades et méchants. Il a commencé avec une Firebird. Il n'a jamais réussi à en trouver une pareille. Comme moi, les SG que j'avais dans le temps étaient bien meilleures que les nouvelles.

Tu joues avec des cordes à gros tirant ?
Angus : J'en ai des assez grosses pour les trois du haut. Les trois du bas sont plus fines. Malcolm en revanche utilise de vrais railles de chemin de fer. Ce n'est plus une gratte, c'est une scie. Ses médiators ne tiennent pas trois morceaux.

Tu répètes beaucoup à la maison ?
Non, parce que je n'ai pas de maison Ah ! Ah ! Je joue au feeling, je crois que c'est comme cela que c'est doit être fait. L'aspect technique de la guitare m'emmerde.

Tu as pas de piaule ?
Angus : Pas de piaule permanente. En général, je choisis un endroit et je loue quelque chose sur place. Cela explique pourquoi j'ai des valises partout. Un de ces quatre, il va falloir que je me décide à faire un inventaire de tous les trucs que j'ai laissés partout dans le monde. J'ai des costumes d'écolier dans tous les coins, et des sacs de linge sale. Ceux là je préfère ne pas savoir ce qu'ils sont devenus Ah ! Ah !

T'écoutes pas mal de musique ?
Angus : J'écoute la radio, il y en a des bonnes ici. Si t'es à Chicago dans le Sud, tu peux écouter de bonnes stations de blues. Sinon, j'ai jamais eu vraiment une grosse collection de disques. Dans le temps j'avais pas le temps d'en acheter, et aujourd'hui j'ai plus le temps.

Il n'y a pas un groupe que tu aimes en particulier ?
Angus : Non pas vraiment. Le dernier truc que j'ai entendu qui m'ait bien éclaté c'est à Détroit l'autre jour. Une version de « I'm a king bee » par Muddy Waters. Sinon, là actuellement j'écoute une compilation que m'a faite ma sœur avec plein de bon trucs : Carl perkins, Little Richard, Chuck Berry…

C'est en écoutant ce genre de musique que tu appris à jouer de la guitare ?
Angus : En partie oui . Quoiqu'à l'époque je connaissais surtout les versions de ces chansons par les groupes anglais du genre Stones, Yarbirds… Mon grand frère avait une grosse collection de ce genre de trucs. C'est plus tard que j'ai compris où tous ces groupes avaient piqué ça. Ils étaient juste plus malins. Ils avaient eu les disques avant les autres.

Cette influence du Blues ne me semble pas pourtant très évidente chez AC/DC.
Angus : Disons qu'on essaie de garder le côté up tempo, fun du blues. A la base, je crois qu'on est un groupe de rock'n roll. Je n'aime pas les termes de heavy metal ou de hard rock. Je sais pas, j'ai l'impression que si Jerry Lee Lewis ou Elmore James arrivaient aujourd'hui ils joueraient la même musique que nous.

T'as des chansons favorites dans le répertoire d'AC/DC ?
Angus : Hum, « let there be rock ». j'aime bien le feeling de ce morceau. Quand ça fait « Let there be rock » et Trang Trang, la guitare qui rentre. C'est direct. « Back in Black » parce qu'il y a quelque chose d'un peu soul dedans. « Highway to hell », « TNT », il y en a plein. Je préfère les chansons les plus directes.

Vous sentez vous en compétition avec tous les Iron Maiden, Def Leppard et autres Judas Priest de ce monde ?
Angus : Non, comme je te l'ai dit je pense que nous sommes un groupe de rock'n roll. Tous ces gens que tu as cités s'inspirent d'une autre tradition. Leurs racines à eux c'est plutôt tout le trip Deep Purple, Led Zeppelin etc...

Pas un peu marre des tournées incessantes depuis 10 ans ?
Angus : Non pas encore. Il est vraisemblable qu'à la fin de celle ci je ne serai plus capable de tenir debout mais c'est toujours fun. J'ai toujours le même plaisir à monter sur scène. Les voyages par contre m'excitent moins. Le pire c'est le passage de douanes. Tu as traversé quelque fois cinq ou six pays et tu as ces gros malins à l'arrivée qui veulent savoir où, quand comment tu as eu toutes ces affaires que tu transportes avec toi. Ou alors ils te fouillent des pieds à la tête en espérant trouver assez de drogue pour les faire nommer chef.

Ca c'est la conséquence de votre réputation de groupe ne lésinant pas sur les excès…
Angus : oui, mais c'est des conneries. Sex, drugs & Rock'n roll c'est un cliché. Quand Bon est mort par exemple tout le monde a dit que c'était par ce qu'il était alcoolo et tout ce trip. C'est des conneries. Evidemment les gens qui voyaient Bon le voyaient dehors en boîte quand il sortait. Et quand il sortait il aimait bien boire un coup comme tout le monde. Tout ces gens ne le voyaient pas en dehors. Dans la vie de tous les jours.

Brian : De toute façon on n'a pas le temps pour tout cela. Et pour le sexe il en faut quand même un peu. Ah ! Ah !

Tu fais du sport pour pouvoir tenir ton rythme sur scène ?
Angus : Non je suis trop flemmard pour cela, le seul sport que j'arrive à pratiquer c'est le sommeil.

Vos projets ?
Angus : Pfutt ! C'est loin tout cela. On va essayer de venir en Europe à un moment ou un autre. Peut être au printemps.

Vous envisagez de sortir un album live ?
Angus : Non, pas pour l'instant du moins (2). Je pense que si on en fait un, ce sera un disque de nouvelles chansons. Dans la mesure où nous enregistrons déjà live en studio, je ne vois pas trop l'utilité de doubler çà par un album en public (3) .

Et pour Noël puisque c'est la saison, qu'est ce que vous comptez faire ?
Angus : J'sais pas. J'espère me faire offrir de nouvelles fausses dents ! Celles là ont fait leur temps !

 

(1) Il s'agit à priori, mais en toute hypothèse, de l'Angora Ballroom, à Atlanta, Texas. Le groupe jouait dans cette ville le 21/11/1983 et avait un break jusqu'au 25 date du show de Miami… A moins que cela ne remonte à juin 1982, sur la tournée For Those… Je n'y étais pas pour vérifier hélas !
(2) Tu m'étonnes, il faudra attendre encore presque dix ans… soit octobre 1992 !
(3) Belle langue de bois, à croire qu'Angus n'ose pas dire que le groupe n'est pas prêt à l'époque de proposer une alternative valable à « If you want blood » premier album live d'AC/DC…

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